Phil Woosnam est mort

Vendredi soir, le soccer a perdu l’un de ses pionniers. Le gallois Phil Woosnam s’est éteint à 80 ans à Atlanta bien loin des feux des projecteurs. Celui qui figure au Hall of fame avait cependant aussi causé la descente aux enfers du soccer à la fin des années 70. J’avais écrit plusieurs papiers sur lui et son oeuvre fin janvier. Les revoici dans un seul.

La NASL et son Docteur Who

Les choses se présentent mal pour la NASL en 1969. NBC rompt le contrat télévisuel, et le championnat perd son statut professionnel après une première saison désastreuse en terme de retombées. Seulement cinq franchises existent. Le soccer est à l’agonie.

Le coach des Atlanta Chiefs, Phil Woosnam, vainqueur du premier championnat nord-américain et sélectionneur des USA, est nommé commissaire de la NASL. Il a pour mission d’éviter la mort du championnat, et accessoirement de le revitaliser. Il demande ainsi aux cinq franchises existantes de baisser la masse salariale et de réduire les coûts. Toutes les stars internationales et la plupart des meilleurs joueurs sont foutus à la porte. C’est aussi le cas de Vava, qui s’en va. Seulement voilà, les équipes ne comportent plus assez de joueurs. Woosnam lui-même a alors de sérieux doutes concernant la survie du championnat. Lui vient une idée !

Phil "doc" Woosnam doit sauver la NASL
Phil « doc » Woosnam doit sauver la NASL

Ancien joueur de West Ham et d’Aston Villa, et en très bon termes avec eux, il va alors demander à ses anciens clubs de venir faire des matchs d’exhibition. Il convaincra trois autres équipes anglaises de venir aux USA  pour jouer  une sorte de mini championnat, l’International Cup. Cela laisse le temps aux franchises américaines de se reconstruire, les équipes anglaises, elles, sont heureuses de jouer aux USA tous frais payés, et cela divertit les spectateurs curieux.

Lors du second semestre, le championnat nord-américain débute. Bien que moins flamboyant et moins médiatisé, les gens s’intéressent d’avantage à cette saison car, débarrassée des étrangers, leur équipe est composée exclusivement de joueurs locaux. Ils peuvent ainsi s’identifier à leur club. De plus, un duel entre Atlanta Chiefs et Kansas City intéresse le pays. Kansas gagnera le championnat d’un seul point, les playoffs ayant disparu car top chers. Un symbole. On assiste donc à une compétition beaucoup plus modeste qui a le mérite de plaire aux Américains. Quelque chose est en train de se passer.

Phil Woosnam : «  In my heart I knew this sport was good enough. » (Au fond de moi, je savais que ce sport était assez bon)

1969 est une année très importante pour ce sport. Beaucoup d’écoles l’ incluent à leur programme sportif, des écoles de soccer voient même le jour. Le fait est que, si les teens ne le regardent certes pas, ils adorent le  pratiquer. La NCAA, le championnat universitaire, est en pleine expansion. On parle même de soccer féminin, même si le projet n’en est qu’à l’état embryonnaire… Phil Woosnam est à l’origine de cet élan et il ne s’en cache pas.

En une saison, il a réussi a changé la donne. Jusqu’en 1975, il réussit l’opération parfaite. Sauver, puis développer lentement mais sûrement la NASL, tout en pensant à son futur en encourageant la formation des jeunes. Il est, aujourd’hui encore, considéré comme LE personnage  important dans le développement du soccer (il figure au Hall of Fame). Il s’attire alors la curiosité des médias. Les institutions des autres sports veulent l’embaucher. Il devient un personnage qu’on s’arrache. Mais voilà, le succès, SON succès va l’amener à prendre des décisions à l’encontre de sa logique. C’est le début de la période Rock’n’roll de la NASL.

1974: la leçon de marketing sportif Made in USA

Jusqu’en 1974, le championnat nord-américain continue sa lente progression. Woosnam, le commissaire de la Ligue, fait rentrer quatre nouvelles franchises en NASL pour un total de 15 équipes. Pour la première fois depuis 1968, la NASL devient une Ligue nationale, à proprement parler, avec des franchises dispersées partout aux USA. Woosnam veut alors accélérer les choses.

A la fin de la saison 1974, l’affluence moyenne dans les stades est de 7 825 spectateurs, un nombre en hausse de 24% par rapport à la saison passée. Surprenant ! Mais comment est-ce possible ?
Woosnam et ses employés sont à l’origine d’idées plutôt ingénieuses pour promouvoir le championnat. Comme celle-ci: placer dans une équipe le fils d’une légende de la NFL, sport le plus regardé à la télévision américaine. De plus, celui-ci vient de gagner une sorte de télé-réalité retransmise dans tout le pays.

Les publicitaires s'arrachent Kyle Rote
Les publicitaires s’arrachent Kyle Rote

Le succès de Kyle Rote, Jr*, qui devient une star acclamée dans les stades, donnera envie aux autres joueurs de participer à ce TV show qui oppose des sportifs connus à travers un décathlon. Un carton, autant pour l’émission que pour les affluences dans les stades. Parmi les autres idées astucieuses: celle de supprimer les matches nuls qui ennuient les Américains et de greffer à la fin des matches une série de penalties, beaucoup plus divertissante. La NASL change ses règles au profit du spectacle, et cela a pour effet de rameuter de nouveaux prospects dans les stades. Les spectateurs sont même directement sondés sur le retour ou non des playoffs. Ces derniers, véritable marque de fabrique du sport américain, sont largement plébiscités. Le marketing sportif made in USA est né.

En 1975, six ans après sa prise de fonction à la tête de la NASL et autant d’années de succès, Woosnam, en pleine crise de la quarantaine, veut accélérer les choses. Il veut que son championnat devienne une ligue majeure dans le monde. De quinze, il fait passer le nombre de franchises à vingt ! Mais il veut frapper un grand coup. Une bonne fois pour toute. Il souhaite un joueur de renommée mondiale, veut le faire jouer au New York Cosmos, capitale des médias américains et seul club ayant les ressources pour le faire venir (Warner Bros est à la la tête de la franchise).

Georges Best pose devant les photographes à New York, là ou il va s'engager...
Georges Best pose devant les photographes à New York, là ou il va s’engager…

Georges Best, qui atteint un niveau de notoriété jamais vu en football, est son premier choix. Les négociations se passent pour le mieux. Le cinquième Beatles tient même une conférence de presse en compagnie d’un Woosnam très fier, pour annoncer sa signature imminente. Tout est prêt. Manchester va vendre son « outstanding » joueur pour 250 000$, somme record pour l’époque. Les Anglais pleurent leur légende. Il reste cependant à trouver un accord entre Best et New York. Accord qui n’aura jamais lieu. Le joueur demande à NY de préserver le secret de la cause de sa non-signature. Lui l’emportera en 2005 dans sa tombe. Georges Best pose un lapin à la NASL et signe en Irlande dans la foulée. Il plombe littéralement le début du championnat américain et l’enthousiasme de Woosdam dans le même temps. C’est la douche froide.

Mais un ouragan médiatique va bientôt se déchaîner sur le pays à la mi-saison…

* Kyle Role : bien que confiné dans un rôle d’Impact Player pour exciter les foules lorsqu’il rentre, le bougre progressera vite puisqu’il deviendra ensuite titulaire à Dallas puis Houston, et terminera même sa carrière avec cinq sélections internationales !

Pelé et les trois glorieuses

En 1975, six mois après la non venue de Georges Best à New York, Phil Woosnam, le commissaire de la NASL, peine à se remettre de cette désillusion. Heureusement, il peut compter sur un nouvel allié très discret jusqu’à l’été 1975: Steve Ross, le boss du New York Cosmos.

Steve+Ross+CosmosSteve Ross, patron du New York Cosmos et président de la Warner est un homme de plus en plus ambitieux. Fort de ses coups de génies comme le rachat d’Atari en 1972, qui vient de créer le premier jeu vidéo (Pong), il veut maintenant s’imposer comme un personnage public mondial. Quoi de mieux que le sport et son équipe de New York pour arriver à ses fins. L’échec de la non venue de Georges Best est du passé, il veut un autre grand nom. Il demande conseil à Woosnam, toujours tourmenté par son échec, qui lui lâche deux patronymes sous forme de boutade: le Pape et Pelé. Ross dit qu’il peut faire venir le second facilement, d’ailleurs il ne connaît même pas le joueur. C’est cette incroyable candeur d’esprit qui va lui permettre d’oser réaliser le transfert du siècle, bien aidé par Henry Kissinger, le secrétaire d’état du gouvernement américain.

teve Ross profite de sa position de président de Warner pour faire signer à Pelé plusieurs contrats, dont celui d’artiste qui lui permettra de payer le minimum d’impôts. A 35 ans, il signe pour trois ans avec un salaire annuel de 1,5 millions de dollars. Du jamais vu. Il joue son premier match dans la foulée contre Dallas au Yankee Stadium devant 300 journalistes venant de toute la planète. Le match est retransmis dans 22 pays. Pelé fait son premier entraînement avec ses nouveaux coéquipiers quelques minutes avant le match. La NASL est enfin crédible et Steve Ross devient très populaire par la même occasion.

Pelé fait une très bonne fin de saison en marquant cinq fois mais son club a pris trop de retard pour pouvoir accéder aux playoffs. Le fossé entre le niveau de Pelé et celui de ses coéquipiers est ahurissant. Les spectateurs sont subjugués par les actions du Brésilien. Les saisons prochaines s’annoncent exaltantes, d’autant plus qu’une pléiade d’autres stars veulent maintenant rejoindre la NASL.

Gordon Banks signe à Fort Lauderdale, Geoff Hurst à Seattle, Rodney Marsh (le Pelé blanc) à Tampa Bay, Eusebio à Toronto, Bobby Moore à San Antonio, Chinaglia (joueur-star italien de l’équipe qui sera haï par tous) à New York  et Georges Best signe à Los Angeles où Elton John devient le nouveau propriétaire ! Le vent a décidément tourné… Les affluences s’envolent dans tous les stades, elles sont en hausse de 36% par rapport à la saison passée, déjà considérée comme une « bonne saison ». Woosnam profite de la présence de toutes ces stars dans son championnat pour organiser des matchs d’exhibition en Europe, mais aussi des rencontres aux USA entre son NASL All-Stars et les meilleures nations du monde.

Pelé sera seulement champion avec son équipe lors de sa dernière année de contrat en 1977. Ses trois saisons en NASL sont aussi les plus belles années de la Ligue, qui a depuis vue arriver d’autres stars comme Carlos Alberto ou Franz Beckenbauer, élu MVP dès sa première saison en 1977. Pelé a 38 ans quand il prend sa retraite, a marqué 31 buts et a distribué 25 passes décisives en 56 apparitions. Il fera rêver une 57ème fois les spectateurs de New York en guise d’adieu, lors d’un match amical entre le Cosmos et son club de toujours Santos. Pelé s’effondre en pleurs à la fin de son discours devant ses amis venus lui rendre un hommage, comme Muhammad Ali, Bobby Moore, ou Henry Kissinger. Il a conquis le cœur des Américains en l’espace de trois ans. Ce sont les trois Glorieuses.

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